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Bénédiction de la mer

 

En 1914, dans son roman « Gingolf l'abandonné » René Bazin  dépeint la bénédiction de la mer au Portel. Après avoir décrit  l'habillage d'une jeune porteloise en costume traditionnel, il continue ainsi  :

« Une demi-heure plus tard, sous le soleil, chaud entre les nuages, la procession sortait. La croix d'argent allait en tête, accompagnée d'enfants de chœur. Derrière elle venaient, sur deux rangs, les enfants des écoles libres qui portaient, sur leurs épaules, des statuettes ou de petits bateaux sculptés et gréés par les capitaines en retraite, les femmes de la congrégation des mères chrétiennes, vêtues de noir et de violet, mouchoir de soie violette à dessins noirs, tablier de soie violette, coiffées du toquet, ornées de tous leurs bijoux d'or. Quelques-unes des femmes, les plus vieilles, malgré la chaleur, portaient le grand manteau de deuil bordé de velours, qu'attache par-devant une agrafe d'argent, et elles faisaient songer à leurs sœurs des brumes de la mer, les Brugeoises, qui portent la même mante longue. Après les femmes venaient les jeunes filles, toutes en toquet, tablier de couleur, jupe noire bordée en bas d'un large ruban de couleur vive. Les enfants de Marie, les porteuses du bateau de Notre-Dame de Boulogne, les chanteuses, précédaient immédiatement le clergé, et formaient l'anneau éclatant de cette longue chaîne humaine. Elles étaient attendues, regardées, enviées, non seulement par les quelques étrangers, accourus de Boulogne ou des plages voisines qui commençaient à recevoir les premiers baigneurs, mais par toute cette population de marins, parentèle énorme, neveux, cousins, arrière-cousins, dont la plupart allaient suivre la procession, et qui guettaient là, sur le parvis de l'église et devant l'entrée, cette floraison du Portel, les filles fraîches aux yeux baissés, et le costume de pourpre et de lin blanc que les ancêtres avaient inventé.

 

Toutes ces jeunes bouches levées chantaient les litanies de la Vierge. Marie Libert marchait dans les derniers rangs, loin derrière les trois reines qui tenaient, à deux mains, leur lourd bâton blanc.

La mère Lobez, pour une fois, n'avait pas voulu se mêler aux femmes du Portel; mais, en dehors de la procession, et fendant la foule, elle tâchait de se maintenir sur la même ligne que Marie, et le plus près possible, pour voir cette belle jeune fille, qui tournait le visage, quelquefois, et la caressait d'un regard de ses yeux sages. La mère Lobez songeait qu'elle n'aurait jamais assez d'argent pour acheter tout ce drap, toute cette soie, et cet or, et ces broderies, et que Jacqueline qui était là, à sa gauche, ne pourrait jamais prendre rang dans ce cortège. Mais elle chassait la tentation d'envie. La procession allait lentement. Les chantres continuaient de chanter les litanies. Plusieurs prêtres suivaient, puis une foule d'hommes, presque tous des marins, des débarqués de la flottille d'Islande, qui allaient s'embarquer demain pour la pêche au hareng, ou sur les chalutiers. Ils s'approchaient, par groupes épais, sans discipline, et se fondaient en une masse qui s'étirait et prenait à peu près la largeur d'une rue. Combien étaient-ils? Sept cents? Neuf cents? Un millier? Les chapeaux de soie qu'on voyait, çà et là, sur la tête des plus riches d'entre eux, indiquaient l'importance de la fête et la volonté du respect. Quand les marins se furent joints à la procession, il resta peu de monde sur la place : des curieux seulement, et des mécréants qui avaient renié leurs pères. Déjà les  enfants de chœur qui ouvraient la marche descendaient sur le sable de la plage. Par la rue de la Marine, la rue de l'Amiral-Courbet, la rue de la Mer, le peuple du Portel, serré entre les maisons, arrivait à la pointe du petit port, passait entre quelques canots tirés au sec, le long du ruisseau qui sert d'égout à la ville, et se répandait sur la plage. Celle-ci, bien ouverte, recevait le vent du large et le soleil. Elle donnait la liberté. Il n'y avait plus de cortège, mais une multitude assemblée au bord de l'eau, attentive à une seule chose : aux mouvements du prêtre qui allait bénir la mer.

 

L'abbé, maigre, revêtu du surplis et de l'étole, plus petit que beaucoup des pêcheurs qui l'enveloppaient, mais plus ardent, s'était avancé jusqu'à l'extrême limite du flot. Les enfants de chœur, autour de lui, amusés, regardaient la vague qui, déferlant à courte distance, s'aplatissait sur le sable et cernait les souliers à boucle du pasteur. Les autres prêtres se tenaient en arrière. Lui, il regardait au loin la souple étendue, sur laquelle ses paroissiens vivaient tant d'heures, et qui les lui enlevait. Les chantres entonnèrent les chants de la bénédiction, et il ôta sa barrette. Puis, le psaume terminé, le prêtre récita la prière que la longue tradition lui prescrivait et qu'une partie des assistants, des femmes du moins, traduisaient vaguement. Il disait : « Dieu tout-puissant, nous supplions votre bonté de remplir cette mer de vos bénédictions, de sorte que votre peuple ait toujours sujet de vous rendre grâces pour vos bienfaits. Que la fécondité de l'abîme comble de biens les pauvres, et que l'homme de peu et l'indigent célèbrent le nom de votre gloire... Bénissez nos bateaux, et tous ceux qu'ils portent, comme vous avez béni l'arche de Noé voguant dans le déluge ; tendez-leur votre droite comme vous l'avez tendue à saint Pierre marchant sur les eaux... Seigneur Jésus, qui avez commandé aux vents et à la mer, et alors survint une tranquillité immense, exaucez les prières de votre famille, et accordez-nous, par ce signe de la sainte Croix, que s'écarte de nous toute la cruauté de la tempête... » L'officiant leva le bras droit, et jeta de l'eau bénite dans l'eau sauvage. Des milliers de témoins l'observaient, du haut de la falaise ou du rivage. La bénédiction selon la coutume n'était pas encore complète. Il se mit donc à marcher dans la mer. Trois enfants de chœur le suivaient. L'eau passait par-dessus les souliers, baignait les soutanelles rouges et la soutane noire. Un grand murmure sortait de la foule. Alors le curé prit, des mains du premier des enfants de chœur, la grande croix argentée; il fit encore quelques pas, et lentement, avec la hampe, tandis qu'une vague déferlait, il traça dans l'eau le signe rédempteur.

 

On attendait que la mer eût ainsi tous les sacrements qu'elle peut recevoir. Des hommes, des femmes, des enfants s'avancèrent aussitôt, et, trempant les doigts dans le flot nouvellement bénit, ils se signèrent. Le geste fut fait, en même temps, d'un bout de la plage à l'autre.

Déjà la foule refluait; déjà, sous le commandement d'un vicaire, la procession se reformait et commençait à monter la rue de la Falaise. En haut de la rue, ouvrant les bras, on voyait le grand Christ, accompagné de la Vierge et de saint Jean, et devant lequel les prêtres, un moment, s'arrêteraient. On se hâtait, le temps menaçait. La mère Lobez, avec Jacqueline, tout le long de la plage, avait cherché Gingolph, de groupe en groupe. Bien que la pauvre femme eût grand'peur d'être trouvée « hardie », elle avait levé le nez vers les pêcheurs ou les étrangers accoudés au muret qui suit le bord de la falaise. Mais nulle part elle ne vit un jeune garçon qui ressemblât à son fils. Un moment, elle fut arrêtée par le défilé du cortège, qui coupait la plage. Elle aperçut encore Marie. Ce ne fut qu'une vision rapide. Séparée du groupe des Porteloises par des étrangers, qui voulaient s'approcher et photographier les porteuses du bateau de Notre-Dame, elle fut repoussée, rejetée en arrière de la foule. Le gros nuage, depuis le matin menaçant, avait monté dans le ciel ; il couvrait la mer, qui était devenue noire, et une de ses tours, arrondie et cuivrée, pleine de pluie et d'électricité, dominait la plage, la ville, les champs. Des gouttes d'eau tombèrent. Aussitôt les parapluies s'ouvrirent, cachant à moitié le cortège; des mères se précipitèrent pour emmener une enfant des écoles, d'autres relevèrent leur tablier; les banderoles effarouchées se mêlèrent; des statues, au-dessus de la foule, hésitèrent, balancées, car les porteuses en avant voulaient se réfugier dans la maison du coin, et les autres étaient d'avis de continuer. « Quel dommage! Toute la procession va être gâtée ! Et toute la mousseline perdue ! Et les enfants trempés ! » On entendait ces mots-là, partout, murmurés. Un rire sonore fit se retourner la mère Lobez et Jacqueline. Un tout jeune homme, quelqu'un de la marine, mais qui ne devait pas être du pays, pas même de Boulogne, un petit bien habillé, impertinent, coiffé d'un chapeau melon, la moustache blonde relevée, riait à gorge déployée, dans un groupe de marins ».

 

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Dernière modification : 11 mai 2014